Financiarisation de l'économie : cash misère (EP.70)

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Informations techniques
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Saison 5
Episode 70
Date de sortie 20/02/2017
Durée 12:58

Il était une fois un euro. Perdu au milieu de dizaines de milliards de ses semblables. Il circulait de ventes en achats, d'actions en actions mais, contrairement aux autres, il s'interrogeait. Il se demandait ce qu'il y avait au-delà ? Il voulait voir le monde, le vrai. Celui du dehors. De vieilles légendes racontaient qu'avant, les places de marchés permettaient de redistribuer les richesses vers l'économie réelle. Mais lui n'en avait jamais vu la couleur car, depuis de longues années, cet euro tournait en rond dans le monde clos de la finance.

Script

rigt Quand l'argent flotte, la vie coule. Bonjour.

En 2012, seuls 5% des transactions financières à travers le globe correspondaient à des biens et services réels[1][2]. En 2007, le volume des échanges d'actions sur les places boursières mondiales était presque 100 fois supérieur aux sommes investies dans l'économie réelle[3]. Aujourd'hui, aux États-Unis, à peine 15% de l'argent présent sur les marchés est utilisé pour financer les entreprises[4][5][6]. Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume des cotations ?

En théorie, la finance doit permettre aux capitaux de mieux circuler pour qu'ils bénéficient à l'économie réelle. Aux États-Unis, entre 1946 et 1959, lorsque le secteur financier injectait 1$ dans l'économie réelle, il gagnait 30 cents en retour sur investissement. Du « win-win » qui permettait de faire tourner la machine industrielle. Dans les années 1990, pour ce même dollar investi, le secteur financier récupérait 1,09$. Puis, dans les années 2000, 1,74$[2]. Les intérêts dépassent les investissement. Bien joué ! Sauf que, du coup, c'est désormais l'économie réelle qui finance les marchés, et non l'inverse.

A partir de la fin des années 1970 aux Etats-Unis, les salaires augmentent moins vite que la productivité. C'est l'ère du « downsize-and-distribute ».

Jusqu'aux années 1970, la logique des sociétés cotées était principalement le « retainand- reinvest »[7][8]. Préserver les gains et les réinvestir dans l'appareil productif. Par exemple, en payant mieux les employés. Aux États-Unis, entre 1950 et 1970, la courbe des salaires suit fidèlement celle de la productivité. Sauf qu'à la fin des années 70', c'est le divorce. La productivité continue à grimper mais les salaires beaucoup moins[9]. Bienvenue dans l'ère du « downsize-and-distribute ». Désormais les entreprises cotées cherchent avant tout à réduire les coûts pour redistribuer les gains à leurs actionnaires.

Car, dans cette décennie des 70', la foule des actionnaires s'est faite plus dense. 1974, aux États-Unis la loi Erisa autorise les fonds de pensions à placer l'épargne retraite des salariés américains en bourse.[10][2] De nouvelles liquidités inondent progressivement les marchés rendant possible la financiarisation. En 1995, dans le monde, ces acteurs institutionnels de la finance pesaient 20.000 milliards de dollars. 10 ans plus tard, en 2005, ils gèrent 46.000 milliards de dollars.[2]

Au passage, en 1982, la SEC - l'autorité américaine de contrôle des marchés financiers - publie la « rule 10b-18 ». Elle autorise ce qui, jusque là, était considéré comme de la manipulation de marché : le rachat d'actions ou « buyback »[8]. Une opération boursière toute simple où une entreprise rachète ses propres actions. Pourquoi ? Pour satisfaire ses actionnaires. Les buybacks sont un retour sur investissement, un peu comme les dividendes. Mais, en réduisant le nombre d'actions sur le marché, ils boostent aussi la valeur des celles restantes. En avril 2015, General Electric annonce un plan de rachat d'actions de 50 milliards de dollars. Dans la foulée son action bondit de 10.8%[11][12].

Avec les buybacks, les dirigeants d'entreprises augmentent donc le « BPA », Bénéfice Par Action. Ça tombe bien, c'est l'un des critères d'évaluation trimestriel de leur bonne gestion[13][14][15]. Mais cela influe aussi directement sur leur rémunération. En 2012, les 500 dirigeants américains les mieux payés ont touché 30.3 millions de dollars en moyenne. 83% de leurs salaires étaient des actions[8]. Du coup, la courbe des rémunérations des PDG suit de près celle des actions de leur entreprise. Un travail d'équipe.

Aux États-Unis, en 2014, 700 milliards de dollars auraient été dépensés rien qu'en « buybacks ». 4% du PIB américain[15]. Entre 2003 et 2012, parmi les 500 plus grandes entreprises cotées sur les bourses américaines, 449 d'entre elles ont dépensé 54% de leurs revenus en rachats d'action. Ajoutez 37% versés en dividendes, il ne reste que 9% à réinvestir dans l'activité économique concrète[8]. Des miettes.

Selon certaines études, lorsqu'une entreprise entre en bourse elle perd 40% de ses capacités d'innovation[5]. Le tout au profit d'un secteur financer où l'argent tourne de plus en plus en vase clos. Et si l'on arrêtait d'être des poissons rouges ?

Sandra Rigot

Conclusion

De plus en plus coincé dans les tuyaux de la finance mondiale, l'argent fini forcément par manquer ailleurs. Dans l'économie réelle mais aussi dans les services publics dont l'État est en charge. Et c'est ainsi que le système s'auto-entretient : en asséchant jusqu'aux finances publiques, la mécanique néolibérale justifie le refus de toute intervention de l'État. « Laissez donc les marchés faire le boulot ! »

Désormais, même la dette de nos États est placée en bourse[16][17][18][19][2]. Pas simple de financer des investissements dans les énergies renouvelables rentables sur 15 ans quand le seul crédo des marchés reste la rentabilité à trois mois.

Les fonds d'investissement sont aujourd'hui les principaux actionnaires des sociétés côtés. En 2013, ils contrôlaient 40% de la capitalisation boursière alors que dans les années 1960, 84% des actions étaient détenues par des personnes physiques[2]. Blackstone[20] l'un des 6 plus important fond d'investissement au monde est ainsi, indirectement, l'un des 10 plus gros employeurs des États-Unis et l'un des plus grand propriétaire foncier du pays.

Financiarisation de l'économie : cash misère

D'après une étude de l'OCDE, les entreprises qui distribuent massivement des dividendes et rachètent leurs propres actions ont des performances boursières 50% supérieures à celles qui, au contraire, choisissent d'investir dans leur développement.[21] Gagner plus pour gagner plus. Sacré onanisme financier. Mais au final pour gagner quoi ?

Depuis quelques années, des entreprises choisissent de sortir des marchés, comme le géant DELL en 2013, ou les belges Spadel, CMB et Pairi Daiza en 2015[22][23]. À chaque fois la raison est la même : la pression des actionnaires empêche tout projet de long-terme. Alors adieu le shoot du court-termisme.

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Ce que l'on appelle « dérégulation » n'est qu'une régulation au service du secteur financier. Il est donc possible de faire autrement. Pourquoi ne pas remettre d'autres formes de rentabilité dans la balance ? Comme le bénéfice social d'un investissement par exemple. Ça prendra du temps mais la finance finirait peut-être par sortir de sa bulle avant qu'elle n'explose.

Sources

Sources principales

  1. https://fr.scribd.com/document/79475280/2012-01-25-1804-USBEK-RICA#fullscreen:on
  2. 2,0, 2,1, 2,2, 2,3, 2,4 et 2,5 http://www.michalon.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=500574
  3. https://www.alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2014/09/13/la-finance-pese-t-elle-100-fois-plus-que-l%E2%80%99economie-reelle-10-fois-plus-bien-moins/
  4. http://podtail.com/podcast/2-dope-boys-a-podcast/on-point-19-rana-faroohar-the-rise-of-finance/
  5. 5,0 et 5,1 http://evonomics.com/the-rise-of-finance-and-the-fall-of-american-business/
  6. http://www.penguinrandomhouse.com/books/247738/makers-and-takers-by-rana-foroohar/9780553447231/
  7. https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2016/06/lazonick.pdf
  8. 8,0, 8,1, 8,2 et 8,3 https://hbr.org/2014/09/profits-without-prosperity
  9. http://econdataus.com/wagegap12.html
  10. http://www.amf-france.org/Publications/Lettres-et-cahiers/Lettre-economique-et-financiere/Archives.html?docId=workspace%3A%2F%2FSpacesStore%2F0eae90a1-b640-4fea-95dd-3abad8fa5b24
  11. http://www.lopinion.fr/edition/economie/rachats-d-actions-redeviennent-l-ecstasy-bourse-23751
  12. http://www.ibtimes.co.uk/ge-shares-jump-10-restructuring-plan-promises-90bn-bonanza-shareholders-1495884
  13. https://www.lesechos.fr/finance-marches/vernimmen/definition_benefice-par-action-bpa.html
  14. http://www.economist.com/news/business/21616968-companies-have-been-gobbling-up-their-own-shares-exceptional-rate-there-are-good-reasons
  15. 15,0 et 15,1 https://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/02/kill-stock-buyback-to-save-the-american-economy/385259/
  16. https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-10-decembre-2016
  17. http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/ressources-depenses-etat/budget/comment-est-finance-deficit-budgetaire.html
  18. http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/dessous-chiffres/2015/09/30/29006-20150930ARTFIG00203-qui-detient-la-dette-de-la-france.php
  19. https://www.lesechos.fr/31/01/2014/LesEchos/21617-132-ECH_bnp-paribas--numero-un-sur-la-dette-francaise.htm#jZg1lKYu5iejdeR1.99
  20. https://www.nytimes.com/2016/12/10/business/dealbook/how-the-twinkie-made-the-super-rich-even-richer.html?smid=tw-share&_r=1
  21. http://www.oecd.org/daf/OECD-Biz-Fin_Highlights-2015.pdf
  22. http://abonnes.lemonde.fr/emploi/article/2013/02/18/dell-quitte-la-bourse-pour-retrouver-sa-liberte_1834175_1698637.html#5e6Zxw4xGl0sfIXB.99
  23. https://www.rtbf.be/info/economie/detail_spadel-troisieme-entreprise-belge-a-annoncer-sa-sortie-de-bourse?id=9079783

Sources complémentaires

Des articles, des vidéos, des émissions viendront poursuivre la réflexion.

Crédits

Crédits
Un programme court proposé par Premières Lignes et Story Circus en coproduction avec France Télévisions.
Écriture et enquête Julien Goetz

Sylvain Lapoix

Réalisé par Henri Poulain
Graphisme/Animation Laurent Kinowski

Gilles Roqueplo

Michaël Alcaras

Sound design Christophe Joly
Mixage Yves Zarka
Produit par Luc Hermann
Images et montage Juliette Faÿsse
Assistant monteur Roman Dugas
Directeur de production Aurélien Baslé
Assistante de production Julie Ayreault
Production exécutive - StoryCircus Hervé Jacquet
Musique Cezame Music Agency
Archives Getty Images
France Télévisions Nouvelles Écritures Pierre Block de Friberg

Céline Limorato

Gwenaëlle Signaté

Annick Jakobowicz

Léo Fauvel

France info Julien Pain
Administratrice de production Sandrine Miguirian
Avec la participation du Centre National du Cinéma et de l'Image Animée